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Carburants : comprendre pourquoi les prix à la pompe ne baissent pas

Carburants : comprendre pourquoi les prix à la pompe ne baissent pas

Paru le mardi, 09 juin 2020 07:39

En mars dernier, entrainés notamment par la crise du coronavirus, les cours du pétrole ont chuté sur le marché international. Le Brent, pétrole sur lequel sont indexés les carburants vendus au Cameroun, est même descendu jusqu’à moins de 20 dollars le baril. Mais dans le pays, les prix sont restés ceux pratiqués depuis juillet 2014 lorsque le baril de Brent s’arrachait à plus de 100 dollars. C’est-à-dire 630 FCFA pour le litre de super, 575 FCFA pour le litre de gasoil, 350 FCFA pour le litre de pétrole lampant et 6500 FCFA pour le gaz domestique (bouteille de 12 kg).

Depuis, de nombreux Camerounais s’interrogent. Ils veulent notamment comprendre pourquoi cette baisse n’est pas répercutée à la pompe. Dans une interview diffusée le 31 mai 2020 par la radio publique CRTV, le ministre de l’Eau et de l’Énergie (Minee) apporte une réponse à cette interrogation. De la sortie de Gaston Eloundou Essomba, on retient notamment que le Cameroun a choisi de ne pas répercuter les fluctuations des cours du pétrole à l’international sur les prix à la pompe. Son option est de prendre en compte seulement les changements durables.

« Les cours à l’international étant extrêmement volatiles, ce serait difficile pour l’État de procéder à une baisse des prix à la pompe de manière hâtive. À la matière, la prudence est conseillée. En effet, dans notre système de fixation de prix à la pompe, il faudrait être sûr que la tendance baissière du prix du baril de Brent s’inscrit dans la durée », explique le ministre.

Arrêt de la Sonara

Et cela est tout aussi vrai en cas de hausse des cours sur le marché international. À titre d’illustration, rappelle-t-on dans le cabinet du Minee, « la dernière augmentation des prix des carburants est intervenue au Cameroun en juillet 2014 après six ans de hausse continue des cours du pétrole sur le marché mondial ». Depuis cette date, ces cours évoluent en dent de scie, ce qui rendrait difficile un ajustement durable des prix. Et avec l’arrêt de la Société nationale de raffinage (Sonara), après l’incendie du 31 mai 2019, la baisse de prix à la pompe est encore plus délicate.   

Lorsque le Cameroun raffinait le pétrole qu’il consomme, le Fonds monétaire international (FMI) situait le prix d’équilibre du Brent à 55 dollars. C’est-à-dire que, lorsque les cours mondiaux vont au-delà, les prix actuels pratiqués à la pompe engendrent des pertes qui doivent être compensées. C’est ce que l’on appelle « subvention à la consommation des carburants ». Et lorsqu’ils sont en deçà, on enregistre des plus-values.

Mais depuis que le Cameroun importe les produits raffinés, le prix d’équilibre est tombé à 40 dollars, selon les simulations faites par la Caisse de stabilisation des prix des hydrocarbures (CSPH), indique le ministre. Suivant la logique du gouvernement, il faudrait donc être sûr que les cours du Brent vont rester durablement en deçà de 40 dollars pour revoir à la baisse les prix à la pompe.  

Or, à l’heure actuelle, soutient le Minee, « les cours ont tendance à rebondir, à la faveur des différentes mesures de déconfinement observées dans plusieurs pays dans le monde ». « Ces cours se rapprochent progressivement de la barre de 40 dollars au-delà de laquelle l’État sera obligé d’apporter un soutien à la pompe afin que ceux-ci restent stables », ajoute-t-il. Une perspective que redoute le gouvernement dans ce contexte de rareté de ressources, associé à une hausse de la valeur du dollar par rapport au FCFA.

Coût de la subvention

Il faut dire que la politique des prix des carburants, en place depuis 2008, est critiquée par les institutions de Bretton Woods. Le FMI pointe notamment son inefficacité en matière de lutte contre la pauvreté et son coût budgétaire élevé. Entre 2008 et 2019, l’État a dépensé autour de 1800 milliards de FCFA pour subventionner la consommation des carburants. À une centaine de milliards près, cette somme est équivalente au montant que la Société nationale des hydrocarbures (SNH) dit avoir transféré au trésor public entre 2015 et 2019 au titre de la redevance pétrolière.

Une fraction importante de l’argent issu de la vente du pétrole camerounais qui entre dans les caisses de l’État ressort donc sous forme de subvention à la consommation des carburants. Et cela au bénéfice des couches de la population qui en ont le moins besoin. Selon une étude du Fonds datant d’octobre 2018, 50% des ménages, représentant les tranches les plus aisées, ont reçu 96% des subventions sur l’essence.

À en croire le FMI, même les multiples impôts et taxes prélevés tout au long de la chaîne (importation, raffinage, distribution et vente au détail) seraient pas suffisants pour compenser le coût de la subvention. « Le niveau des taxes a rarement été suffisant pour compenser le coût des subventions, de sorte que la contribution budgétaire nette du secteur a été, en général, nettement négative », peut-on lire dans un rapport datant de mars 2016.

Arriérés

La structure des prix des carburants applicables au Cameroun, élaborée chaque mois par CSPH, montre que le pays enregistre des plus-values depuis au moins avril 2020, comme ce fut déjà le cas tout au long de l’année 2016. Pour ce mois de juin, pour chaque litre d’essence, de pétrole lampant et de gasoil vendu à la pompe, l’État gagne respectivement 131,5 ; 14,6 et 106,2 FCFA. Et ceci en plus des impôts et taxes et des 47,88 FCFA prélevés pour soutenir la Sonara. Selon nos calculs, pour ce seul mois de juin, ces gains devraient se chiffrer à une vingtaine de milliards de FCFA.  

Selon le Minee, ils permettent de payer « les arriérés enregistrés dans le cadre des manques à gagner dus aux importateurs » des produits pétroliers lorsque les cours étaient supérieurs au prix d’équilibre. Il faut en effet dire que, parfois, la subvention budgétisée ne suffit pas à couvrir les pertes des importateurs engendrant des impayés. Mais l’on observe peu de transparence autour des plus-values engrangées et du stock des arriérés de compensation des manques à gagner.

Aboudi Ottou

Lire aussi:

01-07-2014- Augmentation des prix des produits pétroliers au Cameroun

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