Rumeurs, idées reçues, clichés, superstitions, légende : qui dit vrai ? qui dit faux ?
Comment Boko Haram, les changements climatiques et les batailles politiques attisent les conflits entre communautés

Comment Boko Haram, les changements climatiques et les batailles politiques attisent les conflits entre communautés

Paru le samedi, 21 août 2021 06:21

Une poussée de fièvre a été enregistrée dès le 10 aout dernier dans plusieurs villages de l’arrondissement du Logone-Birni, dans le département du Logone et Chari, région de l’Extrême-Nord. Pendant près d’une semaine, deux communautés (Arabes Choas, éleveur et Mousgoum, pêcheur) se sont affrontées à coups de machettes, de bâtons, de flèches et d’autres armes blanches.

Le 19 aout, l’agence des Nations unies pour les réfugiés (HCR) dénombrait 32 morts et 74 blessées de même que 11 000 personnes réfugiées au Tchad. Au total, 19 villages auraient aussi été incendiés, selon la même source. Dans des vidéos diffusées sur les réseaux sociaux, l’on peut en effet apercevoir des groupes d’hommes enturbannés brûler des maisons.

À l’origine de ces affrontements sanglants, une dispute entre un éleveur et un pêcheur dans le village Kargama. Des villages irrigués par des affluents des fleuves Logone et Chari. D’après plusieurs sources locales, l’éleveur serait venu faire paître son bétail sur un piège à poissons posé par un pêcheur. D’où la colère de ce dernier qui s’en est pris à l’autre. Cette étincelle embrasse d’abord les villages Kargama et Maham, puis les autres villages environnants.

Accès aux ressources

« Pour avoir de l’argent, le Mousgoum creuse des trous pour attraper du poisson. L’Arabe Choas, lui préfère que ces terres soient libres pour paitre son bétail et se plaint que ses bêtes tombent dans ces trous. Ce qui lui cause des pertes. Or le Mousgoum défend que cette activité qui lui donne son gagne-pain », explique Joseph Voutsou, cadre à la mairie de Logone-Birni.

L’accès à la ressource est aussi ce qui a opposé récemment Arabes Choas et agriculteurs Kotokos, plus à l’intérieur des terres. En juin dernier en effet, deux morts sont enregistrés dans des affrontements entre ces deux communautés après une dispute autour de l’accès à la terre, à Makary. « Le conflit est né de l'exploitation par une partie, d'une parcelle de terrain litigieux. C'est un phénomène récurrent ici dans le Logone et Chari en saison des pluies », fait savoir un fonctionnaire de police en poste à Kousseri, le chef-lieu du département. « En saison sèche, les terres sont asséchées, ce qui fait qu’à ce moment-là, les gens ne se préoccupent pas du sol, parce qu’il n’y pas grand-chose à faire. Lorsqu’adviennent les pluies, les populations se lancent dans l’agriculture et ont souvent tendance à empiéter sur les terres d’autres villages », ajoute notre source.

La rareté des ressources, « dans un contexte où le bassin du Lac Tchad subit les effets du changement climatique », crée des tensions et la situation dégénère à la moindre dispute, renchérit Aboukar Mahamat. Il est le coordonnateur de l’Association camerounaise pour l'éducation environnementale (Aceen). Basée à Maroua, l’Aceen est active dans la gouvernance des ressources naturelles dans le bassin du Lac Tchad.

« Ce sont des peuples qui créent un village, et lorsque les conditions se dégradent, ils se déplacent pour en créer un autre à quelques kilomètres parce qu’il faut toujours se rapprocher, soit de son champ, soit de son lieu de pâturage », explique Aboukar Mahamat. « Les causes des conflits sont similaires : l’empiètement, la remise en cause de la gestion communautaire ou le fait de vouloir éliminer un concurrent en lui déclarant la guerre ou en le menaçant de mort. C’est l’ensemble de ces éléments qui font en sorte qu’il suffit d’une étincelle pour que tout s’embrasse », ajoute-t-il.

Effet Boko Haram

D’après certains observateurs, la guerre contre Boko Haram, depuis 2014, a exacerbé les tensions entre les communautés dans cette partie du pays. « Les attaques de Boko Haram ont poussé certaines populations vers l’intérieur du pays. Leurs installations dans des zones déjà habitées ont créé une pression sur les ressources », analyse un militaire en poste dans la zone.

Une étude sur les conflits et mécanismes de résolution des crises à l’Extrême-Nord du Cameroun, réalisée en 2015 par le Programme des Nations unies pour le développement (Pnud), va dans le même sens. « Dans leur fuite, les populations déplacées ont emprunté des itinéraires qui traversent les villages. Plusieurs villages ont été affectés par la destruction des plantations agricoles. L’occupation des espaces cultivables par les éleveurs a également créé une inflation des conflits agropastoraux », relève-t-elle.

Rivalités historiques

Au-delà, chaque communauté revendique d’être la première à arriver sur ces terres. Aussi bien les Arabes Choas qui seraient venues du Soudan en passant par le Tchad que les Kotokos qui se réclament descendants de la glorieuse civilisation Sao, ou encore les Mousgoums qui viendraient des terres plus au sud, aujourd’hui département du Diamaré ou encore du Mayo Danay.

De ce fait, le conflit du 10 aout dernier est le dernier d’une série, d’après une étude réalisée en 2002 par le sociologue Antoine Socpa de l’université de Yaoundé I. Dans ce document intitulé « Le problème Arabe Choa-Kotoko au Cameroun », le chercheur soutient que « cohabitant depuis des siècles dans une situation de divorce ethnique larvée, matérialisée par des escarmouches jusque-là négligeables hormis le massacre de Dollé en 1979, Arabes Choas et Kotokos sont désormais dans une logique de confrontation ouverte ».

Au cours de cet épisode sanglant, 200 Arabes Choas auraient été massacrés après une divergence avec les Kotokos autour de la construction d’une école. Massacre enregistré dans le village de Dollé, non loin de Makary. L’on note également qu’en 2007, une dizaine de personnes sont mortes à la suite d’affrontements entre Kotoko et Mousgoum autour de la mare de Tcikam dans la zone de Waza.

Batailles politiques

Plusieurs affrontements seront ensuite enregistrés, dont celui de 1992 à Kousseri entre Arabe Choas et Kotokos autour de la distribution de cartes électorales aux élections législatives. Les Arabes Choas sont accusés par les Kotoko d’en avoir distribuées à leurs « frères » du Nigéria et du Tchad pour peser dans les urnes. En effet, après s’être longtemps vu restreindre l’accès aux postes politiques sous l’ancien régime, les Arabes Choas ont massivement adhéré au RDPC avec l’avènement du Renouveau.

 « L’Arabe Choas est minoritaire et les Kotokos et les Mousgoums sont plus nombreux. Quand un Mousgoum voulait prendre la tête de la commune, il était diminué face aux Kotokos qui étaient intellectuellement mieux organisés. Il devait se trouver un allié et se tournait vers les Arabes Choas », explique Aboukar Mahamat. « Les Arabes Choas, au regard de leur influence politique et économique acquise, réussissent à mettre les Mousgoums affaiblis de côté », ajoute le coordonnateur de l’Aceen.

Constatant que les Arabes Choas usent de leur domination politique pour orienter tous les projets de la commune dans leurs villages depuis 1992, développe notre interlocuteur, une nouvelle génération de Mousgoums s’est tournée vers les Kotokos pour évincer les Arabes Choas, provoquant la colère de ces derniers soupçonnés depuis des années de vouloir étendre leur domination sur tous les autres aspects de la vie communautaire (gestion des ressources naturelles, leadership religieux...).

Solution de court terme

Prévus pour deux jours, une mission d’apaisement conduite par le gouverneur de la région de l’Extrême-Nord a passé plus de quatre jours dans le Logone et Chari. Au cours de ce séjour, le gouverneur Midjiyawa Bakari mène une série de rencontre avec les chefs de communautés dans le but de ramener le calme. Un comité de gestion de crise composé de 20 membres (soit 10 membres de chaque communauté), a été mis sur pied pour « engager un dialogue franc et sincère entre Arabes Choas et Mousgoums ».

Ce type de comité avait déjà été utilisé par le passé, au lendemain d’affrontements. Une solution qui ne prend pas en compte le côté préventif, fait observer Aboukar Mahamat.  Pour le coordonnateur de l’Aceen, les éléments de ce dernier affrontement couvaient, par exemple, déjà depuis des mois.

Et pour lui, la situation aurait même pu être pire : « On a eu de la chance que ce se soit passé pendant la saison des pluies, car la plaine du Logone est inondée d’eau, sinon il y aurait eu plus de renfort d’Arabes Choas qui aurait traversé le fleuve venant du Tchad. De même, les Mousgoums du Sud de la plaine n’ont pas pu venir soutenir leurs frères à cause de la circulation dans la zone de tensions rendue difficile par les pluies sur ces sols argileux. On peut aussi dire que c’est la période de soudure où beaucoup d’acteurs en jeu sont touchés par la famine. Les greniers sont vides. Après quatre jours d’affrontements, gens avaient de la peine à se nourrir ».

Ludovic Amara

● E-Arnaques


● Fact Cheking




A la rencontre de Jean David Nkot, artiste plasticien (part 1)

 

Soumettez nous une rumeur à vérifier par nos équipes de journalistes